
Introduction
Nouvel épisode de ce blog et donc nouveau voyage, mais toujours dans le même esprit: grands paysages, variantes hors bitume, exploration quotidienne en continue, avec pauses culinaires et houblonnesques, et, s’il reste du temps, explorations culturelles et rafraichissements corporels dès qu’un bout de mer s’offre à moi. Une nouvelle moto cette année: un simple upgrading de la précédente Brexiteuse, fraichement rodée et équipée du nécessaire pour voyager sur et hors route. Direction l’Europe de l’est. Point le plus au nord: Chur, dans les Alpes suisses. Point le plus à l’est: la Place de la Constitution à Bucharest. Point le plus au sud: la Cité Archéologique de Delphes en Grèce. Pour relier le tout, 9850km en 23 jours, via 13 pays (par ordre de temps de traversée: Italie-6 jours; Grèce-4 jours; Roumanie-3,5 jours; France-2 jours; Suisse-1,5 jours, Slovénie-1,5 jours; Bulgarie-1,5 jours; Croatie-1 jour; Bosnie-1 jour; Montenegro-1 jour; Serbie-1 jour; Macédoine-2h; Autriche-1h, et je vous épargne la demi-heure à Monaco). Environ 1500km hors bitume, par des pistes et chemins repérés en amont par les images satellites, dans des endroits où il y a un intérêt à quitter la route pour explorer des paysages plus majestueux. Et puis ce genre de moto, c’est fait pour cela, même si il est vrai que les derniers voyages off-road, trop intenses et terminés en blessures (voir Albania 2023, et Spain 2023), ont eu raison de mon ambition pour les longs trips full-off-road.
La trace a été préparée deux mois durant pendant les soirées, sur MyMaps, puis transférée sur un vieux téléphone de chantier étanche via l’application Osmand, solidement arrimé derrière la bulle de la jeune Brexiteuse. Si bien que parler d’aventure aventureuse serait pur mensonge: il suffit de vérifier de temps en temps que le petit point bleu ne s’écarte pas de la trace rouge. Le reste du temps, il n’y a qu’à contempler sans s’inquiéter, la technologie nous amènera à bon port. D’autres vous diront qu’ils sont des aventuriers, alors même qu’ils importent des traces qu’ils n’ont pas même réalisées. Ceux-là même en général qui fixent un piquet de tomates à leur guidon, affublé d’une (quand c’est pas deux) caméras pour montrer à des inconnus sur YouTube comment ils penchent dans les virages. Aucun artifice de ce type de ma part. Juste rouler, contempler, rouler, contempler.
Comme d’habitude, un storytelling day-by-day, agrémenté de photos souvent de mauvaise qualité. Investissement dans du meilleur matériel photo l’année prochaine.
Jour#1: Rabastens – Espinasses, 508km













Une journée avec une seule ambition: cap vers l’est, par des routes secondaires uniquement, pour rejoindre la Durance et le lac de Serre-Ponçon. Quelques arrêts agréables cependant, dans les caves du Roquefort, puis dans les Cevennes à Ganges, l’occasion de tester andouillettes et IPA locales. La traversée des Barronnies provençales le long de la rivière Aigues est très agréable. La traversée latérale de la vallée du Rhône, elle, est toujours un difficile moment (chaleur et traffic dense). Ah, j’oubliais: une panne sèche dans les Cévennes. Je voulais vérifier que la jauge à essence de la nouvelle Brexiteuse était étalonnée comme celle de la précédente (c’est à dire continuer 30km après qu’elle indique « fin »). La réponse est non. Merci au jeune apprenti en 205 junior de m’avoir tiré 5km jusqu’au premier pompiste. Quand tu revendiques avoir bien préparé ton voyage et pensé à tout, et que tu nous sors une panne sèche dès le premier jour, avoue que t’es pas super rassurant comme gars !
Jour#2: Espinasse – Baveno (Lago Maggiore), 504km















Journée montagnes. On rejoint Briançon par le lac de Serre-Ponçon puis l’Italie pour rebasculer en Savoie par le lac et le col du Mont-Cénis, le long duquel de mercantiles paparazzi vous shootent. S’en suit les classiques col de l’Iseran (où je me demande à chaque fois en redescendant sur Val d’Isère comment j’ai pu descendre à ski la Face de Bellevarde il y a quelques années…. et rester en vie) et col du Petit Saint-Bernard. Val d’Aoste, puis fin de journée entre les lagos de Orta et Maggiore sur de belles petites routes piémontaises. Americano à gogo, vue sur lago dans la soirée
Jour#3: Baveno – Brusio, 535km











Journée très hautes montagnes, essentiellement suisses. Une de ces journées du voyage pour lesquelles j’ai été trop ambitieux lors de la préparation du roadbook, puisqu’il aura fallu plus de 8h30 de roulage (moteur allumé moto roulante – dixit la Brexiteuse) entre les deux salles de bain, soit à peu près 12h en comptant les arrêts contemplation, nutrition, hydratation, et évacuation. Peu importe, une des plus belles journées malgré tout, même si elle m’aura coûté très cher. Réveil avec lever de soleil sur le lago Maggiore qu’on longe jusqu’à Locarno en Suisse (où l’on ne s’attarde pas, peu d’intérêt et pouvoir d’achat insuffisant de votre serviteur). On rejoint ensuite Airolo, où, à partir de là, c’est spectacle garanti pour les yeux, et excitation de la Brexiteuse pour ses pneus. On entre en effet dans une série de cols de haute altitude, d’importants glaciers, dont celui du Rhône, du moins ce qu’il en reste. Dans l’ordre: San Gottardo, Furka, Grimsel, Susten, Oberalp, Splügen, Maloja, Bernina. Chacun de ces cols présente des intérêts propres du point de vue des paysages et du pilotage, des pavés du Gottardo, aux gorges dans la descente du Grimsel, en passant par les serpentins interminables et les tunnels suspendus du Splügen, si bien que l’on ne ressent aucune forme de lassitude. Mais physiquement, on s’en souvient. Belle journée donc, en partie gâchée par la maréchaussée suisse, dont les tarifs de contravention pour excès de vitesse (104km/h au lieu de 80km/h, juste un petit coup d’accélérateur pour dépasser un camping car) auront allégé mon budget (tarif: 725 francs suisses, soit l’équivalent en lei roumains, tenez-vous bien, de 200 pintes dans un village des Carpates). Dodo dans un agriturismo italo-suisse, au-dessus d’un de ces impressionnants viaducs hélicoïdaux, qui permettent aux chemins de fer suisses de quadriller tout le pays.
Jour#4: Brusio – Colza, 462km














On n’y prend goût à la très haute montagne (après tant de semaines de chaleur étouffante en plaine à bosser parce que des éditeurs ont considéré que tes publis méritaient une V4. Ceux qui savent savent). Alors on remet une couche. Moins de kilomètres, mais, bim! 9h20 de roulage. J’ai déconné sur le traçage, mais je crois que j’y prends un malin plaisir. Ce sera essentiellement Tyrol et Dolomites au programme. On débute par le Passo Mortirolo, une route très étroite dans la forêt, déconseillée dès le pied aux voitures, et tout le long à la gloire de Pantani. Vous comprendrez alors le pourcentage de dénivelé, bien que je n’ai pris aucun produit illicite pour gravir jusqu’au sommet. On poursuit par un de mes cols préférés en Europe, déjà gravi lors d’un voyage en 2015, le Passo Gavia. Un col très étroit, où l’on s’arrête pour croiser même à moto, et avec des vues superbes sur les glaciers. Le col suivant sera le Lourdes des motards, le Passo Stelvio et ses 2728m. Au sommet, environ 2 à 3000 motards en permanence (cela doit être ma cinquième ascension), caméra embarquée, selfies à gogo, et des italiens pour qui « chuchoter » est un mot banni du dictionnaire. Je ne m’arrête donc pas (disserter des heures sur « t’as vu comme je suis rentré dans l’épingle pour pourrir le gonze » n’est pas mon idée du voyage), mais met en oeuvre mon plan préparé de longue date. Derrière un des hôtels, j’ai préalablement repéré par image satellite un départ de piste menant au glacier. 3km et 350m de dénivelé environ sur une piste assez difficile mais gérable pour arriver au-delà de 3000m dans une zone glacière. Seul, là, vue à 360 degrés, glace, soleil. Voilà pourquoi je voyage. Pas plus de détails, gardons le plan confidentiel. On descend par les interminables lacets jusque dans la vallée 2000m plus bas, au milieu des motos, cyclistes, camping cars. On voit ceux qui sont expérimentés et ceux qui ne le sont pas. Des motards perdent l’équilibre et chutent dans les lacets, des camping cars s’y prennent à plusieurs reprises pour passer ces mêmes lacets, bref, un joyeux bordel.
On entre ensuite dans le parc des Dolomites. 4ième passage pour moi depuis 2015, et, enfin, du soleil. Jusqu’à maintenant, je n’avais connu les Dolomites que sous l’enfer des orages et de la pluie, alors que cette chaine de montagne n’a d’intérêt que la découpe de ses sommets rocheux, particulièrement observables du haut des cols de Selva, Gardena et Falzarego. On redescend ensuite sur Cortina d’Ampezzo, qui compte autant de propriétaires de Ferrari et Lamborghini que de paysans dans l’Aveyron, pour vite s’échapper vers les montagnes de la Vénétie Julienne, plus près de la frontière slovène. Une région pleine de charme, une excellente gastronomie et pléthore de brasseries artisanales. Bref, l’endroit idéal pour une soirée de récupération.
Jour#5: Colza – Ljubljana, 358km.





















On se calme sur les forts kilométrages quotidiens, afin d’aller explorer plus de petites routes et chemins de montagne, et ne pas terminer l’étape trop tard afin de déambuler le soir dans la capitale slovène. On commence tôt le matin par monter au « Altopiano San Simeone », par une très étroite route à flanc de montagne, où chaque épingle est un minitunnel. Idem pour l’accès au Altopiano del Montasio près de la frontière slovène. Bref, une matinée Altopiani, relativement protégée du tourisme de masse que connaissent les Alpes italiennes. Parvenu aux croisements de l’Italie, de l’Autriche et de la Slovénie, on rejoint le très touristique et très beau Vršič Pass, un col slovène en grande partie pavé, en bas duquel, par un descente dans les forêts slovènes, on rejoint la très belle rivière Soca, connue pour ses couleurs turquoises, et ses excellentes truites. On s’échappe ensuite hors bitume, à travers canyons et forêts pour accéder à quelques villages typiques – mention spéciale pour le village rural de Zgornja Sorica.
Objectif atteint, Il est 17h lorsque j’arrive dans mon monastère central-urbain à Ljubljana, reconverti l’été en hôtel « single rooms ». Suffisamment de temps donc pour rassurer le personnel sur ma capacité à me transformer rapidement de crado-baroudeur en Monsieur Propre, puis de déambuler dans toute la ville et tester la production houblonnesque locale.
Jour#6: Ljubljana – Posedarje. 360km


















Le jour des contrastes, entre pluie diluvienne et soleil brulant, entre denses forêts et iles arides, entre vert et bleu. La journée débute par une centaine de kilomètres où l’on traverse plusieurs petits villages reliés par des pistes forestières, pour la plupart faciles et assez rapides, où l’on se surprend à provoquer quelques glissades. Puis, parvenu près de la frontière croate, le long de la rivière Cabranka, des trombes d’eau sans fin. Je continue malgré tout, car rien ne permet de s’abriter, mais cela devient dangereux, si bien que je finis par m’arrêter sous un viaduc d’autoroute, près d’une heure, scrutant l’évolution des nuages sur mon appli météo.
Le soleil revient à l’approche des côtes du nord de la Croatie, que je longerais non par la route, mais par des pistes de crêtes, jusqu’au ferry menant vers l’ile de Pag, une centaine de kilomètres plus au sud. 15 minutes de ferry, et l’on se retrouve au milieu d’étendues arides, à la pierre blanche. Bien sûr, vous vous doutez bien, votre serviteur avait préalablement repéré comment s’engager dans ce no man’s land, se balader à travers ces paysages loin des axes touristiques, et accéder à des criques sauvages. La journée se termine dans une petite cité balnéaire tout au sud de l’ile (presqu’ile en fait si l’on considère la connection par un pont plus au sud). Baignade, produits de la mer en terrasse, dodo. Demain, ca va être plus physique, le linesman a prévu du très costaud.
Jour#7: Posedarje – Lukomir. 417km





















Encore une journée partiellement perturbée par la pluie, mais le plan a été respecté. Une journée de roulage plus longue, et plus technique, avec la moitié de la distance hors bitume. Le but: rejoindre le plus haut village de Bosnie – Lukomir. Mais pour cela, pas de côte touristique aujourd’hui. On entre au cœur des chaines de montagne du sud de la Croatie et de la Bosnie, des steppes, des petites rivières surgissant de la roche, des lacs, naturels ou pas, des gorges, quelques gouffres, des villages à l’abandon, d’autres en rénovation. Peu de monde. Quelques connaisseurs, à moto, vélo, ou chaussures de rando. Dans mon top 3 des natures sauvages en Europe (C’est mon troisième passage en 10 ans, avec quelques variantes pour mieux explorer les lieux). Fin de journée, j’ai sérieusement compromis mon stock de gateaux secs amandes/citron et barres vitaminées (pas de resto sur la trace depuis le matin), et il est temps de monter sur le plateau de Lukomir. A l’est, de Sarajevo, il est relativement facile d’y accéder par des pistes roulantes (la piste de descente des JO d’hiver démarrait non loin de là). Mais à l’ouest, on y accède par des chemins de pierres, très pentus. J’ai souffert dans un passage. Environ 300m dans un pierrier très pentu. J’ai du m’y reprendre à 3 fois. Première fois, tanké dans les pierres au bout de 100m. Pas grave, on essaie de tourner la moto, on redescent, on s’arrête, on réfléchit, on respire. On enlève 500gr de pression aux pneus, on se concentre, et on réattaque la montée : Tanké une cinquantaine de mètres avant que le chemin ne reprenne un dénivelé raisonnable. On désespère pas, on redescent, et on se pose en bas une demi-heure. Deux alternatives: 1. sortir de là, retourner dans la vallée, et faire 80km de petites routes pour rejoindre Sarajevo et monter à Lukomir par l’est. 2. Réessayer une troisième fois. Option 2: j’enlève 500gr de plus dans le pneu arrière. Il ne lui reste que 1kg2, mais avec une telle pression, si je fais pas le con à taper brutalement dans les cailloux, il devrait les épouser, mieux tracter, plutôt que rebondir et déstabiliser la moto et ma trajectoire comme lors des deux premiers essais. De la théorie tout ça…. mais de la théorie avec preuve, puisque le troisième essai sera réussi, suivi d’un cri de joie et un célèbre lyrics de Bowie « we can be heroes » !.
Je n’ai plus qu’à me laisser glisser quelques kilomètres sur le plateau, au milieu de nécropoles, jusqu’au village, pour rejoindre ma cabane, et gouter cette étrange galette bosniaque (fromage frais épinards) dont j’ai perdu le nom.
Jour#8: Lukomir – Kokin Brod. 410km













La malchance se poursuit côté météo. Si en temps normal, la brexiteuse démarre vers 8h du matin, là, elle aura du attendre 10h30, en raison d’un ciel crachant des trombes d’eau, et une visibilité à 20m. Vu ce qui m’attend pour la matinée (120km de pistes de montagne jusqu’à la frontière monténégrine – j’ai pas envie de la plus longue variante routière – c’est comme ça, c’est moi qui décide). Une fois les nuages balayés par le vent et les premiers rayons de soleil, me voilà parti vers le sud, sur de belles pistes, rendues un peu glissantes par la pluie, mais ça se gère. Encore des nécropoles, puis un pont de bois enjambant un canyon dont j’apprends d’un baroudeur local qu’il a été construit à la va-vite par des ingénieurs espagnols venus en aide à des populations rurales coupées du monde suite aux bombardements de la guerre des Balkans. On voit en effet l’ancien pont écroulé en dessous. 30 ans plus tard, le pont est encore praticable, mais je vous cache pas l’avoir d’abord parcouru à pied pour vérifier l’état des planches de bois. On poursuit jusqu’à la frontière monténégrine par cols et chemins de crêtes, avec des panoramas magnifiques. Le poste frontière n’est normalement réservé qu’aux populations locales, mais une fouille web m’indiquait une « tolérance ». En effet, un seul agent dans une cabane, voulant d’abord me faire rebrousser chemin (ce qui aurait compromis l’intégralité de l’étape du jour). Un petit papotage, et la barrière toute déglinguée s’est ouverte, pour me permettre de rejoindre le parc national du Durmitor, de plus en plus connu des touristes européens, en particulier le canyon de la rivière Tara. Au fur et à mesure que j’avançais vers le canyon, plus beau selon moi, de la rivière Komarnica, les nuages s’épaicissaient, jusqu’à ce que, alors que je naviguais loin de l’axe touristique principal au dessus des falaises du canyons, de nouvelles trombes d’eau s’abattent sur moi. Sauf que là, c’est 2000m d’altitude, de violentes rafales de vent, 5 degrés, des éclairs non pas au-dessus mais en dessous de toi, et bien sûr, rien pour se mettre à l’abri. Une heure trente environ sous ce régime là, en roulant au pas, avant de rejoindre les abords du village touristique de Zabljak, et m’abriter une heure sous le porche de ce qui semblait être un couvent abandonné. Enorme frustration, car j’ai du me résigner durant cette tornade à ne pas faire une centaine de kilomètres au travers de paysages encore non explorés lors de mes précédents voyages, pour réduire le risque et passer par un itinéraire bis plus simple, totalement routier, et moins dangereux dans ces conditions. L’heure tourne, la pluie a cessé mais la nuit approche, et il me reste 160km pour rejoindre le point de chute réservé en Serbie. Mais la malchance se poursuit: douaniers serbes zélés: 1h15 d’attente dans une file de seulement 5 voitures lors de mon arrivée. La nuit est maintenant noire, et je parviens à mon « etno hotel » à 22h40. Il avait l’air vraiment beau cet hôtel sur les photos, et puis pour 26 euros la nuit, hein, ça vaut le coup. Mais j’ai rien vu. Et puis je l’avais choisi pour son accès pédestre à une falaise surplombant un très beau méandre. « Ouais, ça va être cool cette petite marche et cette belle vue, après une belle journée de moto ». J’ai vu que dalle. Consolation avec du houblon et un excellent diner préparé par un excellent gars qui a accepté de rallumer ses excellents fourneaux face à ma détresse alimentaire.
Jour#9: Kokin-Brod – Orsova. 480km



















Je mets fin au suspense et je vous l’annonce: je ne croiserai plus le chemin d’une seule goute de pluie jusqu’à la fin du voyage, qui n’en est encore qu’à ses débuts (même si quelques messages commencent à me parvenir, « tiens, au fait, tu seras là pour la rentrée? »). C’est donc tout sourire et sous le soleil, mais un peu claqué quand même par la journée précédente, que je repars à l’aube. Que du bitume aujourd’hui. J’ai mis une grosse claque au buffet du petit dej, car j’ai prévu une pause dejeuner sur les rives du Danube vers 16h selon mon algorithme prédictif pas artificiel, soit le temps de traverser toute la Serbie du sud-ouest au nord-est. Pas le temps donc de discuter passing shots avec Djoko. Pour autant, pas d’autoroutes, mais des routes de campagnes, et des arrêts photos de chapelles et jolis villages reculés. Une pause plus longue dans le méandre de la rivière Zapadna Morava où je quitte la route pour emprunter les tunnels obscures d’une voie de chemin de fer abandonnée, et contempler les tapis de nénuphars entre chacun d’eux. Au bout de 320km un peu express malgré tout, j’arrive dans le petit village de Ram, au bord du Danube, d’où, toutes les heures, un barge en bois toute déglinguée permet de traverser le Danube, pour rejoindre une quinzaine de kilomètres plus haut la frontière Roumaine la plus au sud-ouest du pays. Me reste donc 40 minutes pour apprécier houblons et poissons locaux, avant d’embarquer sur ce tas de bois, où le premier qui demandera où sont consignes de sécurité, certification ISO et gilets de sauvetage se verra jeté par dessus bord. La traversée, une vingtaine de minutes, était magique.
Nous voilà donc en Roumanie, où il me reste 150km intégralement le long du fleuve, dans sa partie la plus sauvage et montagneuse, tirant un trait ondulé à travers la partie ouest des Carpates. L’heure tourne et comme souvent je n’avais pas anticipé le changement de fuseau horaire, mais le houblon attendra. Car tout au long du fleuve, des arrêts s’imposent, le plus impressionnant: le « Chipul lui Decebal », une incroyable sculpture à même la falaise, à la gloire d’un roi de « je sais plus quand mais c’était il y a longtemps ». On arrive à Orsova, hôtel au bord de l’eau, au pied d’un magnifique monastère, dont je n’ai pas pris le temps de comprendre les raisons de sa modernité. Literie vue sur Danube, joues de porc, houblon, tanins, dodo.
Jour#10: Orsova – Sibiu. 380km



























Nous voici donc aujourd’hui et pour deux jours dans l’instant Carpates du voyage. Dès le matin, après un beau lever de soleil sur le Danube, on rejoint dans les premières montagnes les bains de Baile-Herculane, dans les gorges de la rivière Cernei. Un lieu particulièrement insolite. Des bains d’une très belle architecture, dans un état de délabrement avancé, suite à un scandale de corruption. J’en profite pour aller me renseigner sur le web dans la presse locale, face à ces bâtiments, et j’apprends (merci google trad) que des communautés de jeunes, sans aides publiques, ont lancé des travaux de restauration. Vraiment un lieu magnifique. Plus étonnant encore, plus haut en montant le long de la gorge, beaucoup de roumains, des familles âgées et plutôt modestes, garent leur voiture le long de la route étroite, pour descendre se poser au sein de vasques, profiter des bienfaits supposés de cette eau, probablement très froide. Encore plus engagé dans les gorges, je fais un arrêt « évaluation des risques ». Initialement, était prévu un traversée de cette partie des Carpates par une longue piste d’un soixantaine de kilomètres, sans âmes qui vivent. Piste que je savais très variée au niveau des conditions (sous-bois humides, pierres, terres, parties très pentues, parties plus faciles). Mais piste que je savais aussi traverser des paysages sauvages intéressants. Mais comme une petite angoisse. Le pneu arrière commence à être usé, si bien que les conditions de traction hors bitume étaient fragilisées. Le temps était beau et sec, mais les pluies torrentielles étaient passées la veille, si bien que les parties en sous-bois étaient peut-être encore très boueuses. Temps de réflexion donc, puis je décide de ne pas m’engager dans cette partie sans échappatoire autre qu’un demi-tour, qui m’aurait fait perdre trop de temps, et un risque non pas de chute mais de m’embourber et compromettre la journée voire plus. Je decide donc de partir plus au sud par de petites routes traversant une myriade de petits villages ruraux, pour rejoindre la trace prévue plus loin, au pied de la route portant mal son nom: La Transalpina. Deuxième passage ici, le premier en 2017. Pour moi, la plus belle route d’Europe, traversant les Carpates à la verticale. Pas des montagnes comme dans les Alpes, les dénivelés sont plus progressifs jusqu’aux 2150m du sommet de la route, mais les vues sont impressionnantes. Grand soleil, vents forts, seulement 5 degrés, donc pas de brumes de chaleur qui entravent la profondeur des vues.
On rejoint la ville médiévale de Sibiu, relativement tôt en fin de journée. Suffisamment de temps donc pour visiter cette ville moyenne, très belle sans être envahie par les touristes. Destination très recommandable, en particulier pour la qualité de la nourriture et de quelques vins locaux, alors que généralement la Roumanie n’est pas une grande destination culinaire. Excellente nuit chez Gabriela, qui a insisté pour que je mette la moto devant la porte de ma chambre.
Jour#11: Sibiu – Bucharest. 445km


























Le petit dej’ de Gabriela, c’est un gros dej’ hyper calorique où quelques fruits ne pourront rivaliser contre les 5 types de fromages et 5 types de charcuteries qui vous attendent devant vos yeux encore humides. Elle doit savoir que monter au sommet des Carpates nécessite de faire le plein d’énergie. En effet, programme du matin, après une vingtaine de kilomètres à travers une plaine céréalière, se présente devant vous un mur, où l’on devine à son sommet le col de Transfagarasan, le Lourdes des motards est-européens, leur Stelvio à eux. La montée est superbe, d’abord en sous-bois, la végétation se raréfie jusqu’au tunnel final qui perce la roche pour basculer au sommet du sud de la Roumanie. Dur de concilier pilotage, tant les courbes se prêtent à tester les talents du pilote (qui vieillit), et contemplation (marmottes, cascades, …). Et puis le buzz s’est installé depuis quelques mois dans les médias et réseaux sociaux: la présence de nombreux ours aux abords de la route. Pas un seul croisé dans la montée. En même temps, je les comprends: attendre un hypothétique touriste à grignoter en plein vent sous 5 degrés, vaut mieux rester sous sa couette. Dans la descente du col, tout aussi belle, on sort de la route pour emprunter une piste de 15 kilomètres qui longe le lac Vidraru, immense réserve d’eau retenue par un imposant barrage. Et puis après le barrage, alors que je n’y pensais plus, à la sortie d’un virage « aveugle », deux ours sur le muret, à 3 ou 4 mètres de moi. Vous auriez pu avoir la preuve en photo, si un motard italien n’avait pas récemment voulu impressionner ses lecteurs en copinant avec eux, pour finir en mauvais état en fond de ravin. Les indications sont claires, sous forme de dessins, en bord de route: ne pas s’arrêter, ne pas les nourrir. Je fonce donc, en rencontre un autre quelques virages plus bas.
La journée se poursuit au pied des Carpates vers l’est, en traversant villages et villes dont certaines laissent penser par la beauté des bâtisses des périodes fastes, de belles chapelles, églises et monastères tout au long de ces deux ou trois heures de balades au pied des montagnes. Et aussi, n’en déplaise aux belges, des brasseurs locaux talentueux. Fin d’après-midi, on remonte au cœur des Carpates, en direction de la ville, très belle, de Brasov. Avant de l’atteindre, on navigue dans une succession de petits canyons, puis un plateau aux dégradés de couleur verte magnifique, avant de parvenir à Bran, où se situe le « légendaire » chateau de Dracula. Le lieu n’a que peu d’intérêt, et est envahi par les touristes. On ne s’y attarde donc pas, préférant aller rejoindre non loin de là le site de saut à ski de Rasnov, niché à l’entrée d’une gorge. On remonte un col pour rebasculer sur le versant sud des Carpates, pour rejoindre une large route qui nous mène 100km plus loin à Bucharest.
Soirée de déambulation dans le cœur historique de la ville pendant deux ou trois heures, avant de tester brasseurs locaux et nationaux, puis spécialités culinaires, dans le célèbre et immense restaurant Hanu’ lui Manuc, institution historique de la ville. Probablement pas la meilleure offre culinaire de la ville, mais à ne pas manquer pour le folklore animé, à l’intérieur dans des décors boisés magnifiques, comme à l’extérieur dans un immense cloitre arboré.
Jour#12: Bucharest – Sofia. 493km

















Réveil très matinal, petit dej’ sur le rooftop de l’hôtel avec vue sur le parlement roumain érigé par Ceausescu. Ce serait le deuxième bâtiment à la surface la plus importante au monde, derrière le Pentagone. Peu importe le classement, c’est vraiment très impressionnant. Du coup, une fois les bagages harnachés sur la moto, je me rends sur la place faisant face au bâtiment, pour une photo qui finira en vitrine de ce billet, comme le point le plus à l’est de ce voyage.
Réveil très matinal car petite angoisse: je dois être dans la capitale bulgare Sofia, à 500km, en fin de journée. Or, l’impressionnant « Pont de l’Amitié », qui traverse le Danube et sert de frontière entre les deux pays, est en travaux depuis deux ans. Certains sur les plateformes déclarent des temps d’attente pouvant aller jusqu’à 4 heures. Cap vers le sud donc vers cette frontière, où en effet une file d’attente se forme quelques kilomètres avant le fleuve… jusqu’à ce qu’un policier m’autorise à dépasser la file pour rejoindre le pont, contourner le péage et m’engager sur ce géant de métal plus tout jeune, traversant cet impressionnant fleuve. Merci ! La police a du comprendre que laisser des motards avec un moteur à 100 degré sous les fesses, en plein soleil pendant 3 heures, ça pouvait mal finir.
La petite angoisse n’est donc plus qu’un vieux souvenir, et me voilà disposer de suffisamment de temps pour profiter des berges du Danube, visiter de belles villes et villages, comme la ville médiévale de Veliko Tarnovo. Et surtout, en milieu d’après-midi, monter au sommet de la chaine de montagne qui partage la Bulgarie en deux, au col de Troyan, où, non loin du sommet routier se trouve la très impressionnante « АРКА НА СВОБОДАТА », soit l’Arche de la Liberté. Je brave peut-être un interdit mais je suis seul sur cette crête, au pied de cette arche, et ne peux résister à tenter de monter la moto par des marches pour accéder au pied de l’arche, et tenter « the pic of the day » voire « … of the trip ». La moto devient minuscule au pied de cette oeuvre impressionnante, au milieu de nulle part et visible de très loin par les bulgares du sud et les bulgares du nord. Je profite de ces sommets arrondis pour naviguer une vingtaine de kilomètres sur des pistes de terre facile, sans perturber les chevaux sauvages et autres troupeaux, m’offrant même le luxe d’une pause contemplation, allongé au sommet d’une prairie.
Descente de cette chaine de montagne et on rejoint Sofia deux heures plus tard. Douche, on tape » « craft beers » à proximité » sur Google Maps en enfilant une tenue propre (ou presque), et la soirée commence. Pour finir dans un excellent restaurant avec un confit d’agneau de très haut niveau. Les bulgares semblent plus attentifs à leur gastronomie que les roumains.
Jour#13: Sofia – Sofia. 7km (à pied)























« Passage aux stands », c’est le thème du jour. La Brexiteuse, très méritante, réclame sa journée de soin. Ce sera fait tôt le matin, à l’ouverture de l’échoppe d’un gars sympa, qui m’avait mis de côté, depuis un mois, le pneu exact que je souhaitais. On revient à l’hôtel la Brexiteuse toute gommée de neuf, pour une journée de repos dans sa chambre (son box souterrain de l’hôtel). Stand pressing par la suite. Plus une seule de mes fringues n’empêcherait pas de fuir toute personne dotée d’un odorat normal s’approchant de mes bagages (est-il utile de rappeler que voyager à moto nécessite une limitation volumétrique du nécessaire à emporter, et que la Brexiteuse a elle aussi besoin de ses petites affaires ?). Il est 10h, il me reste tout la journée pour arpenter Sofia, ce que je ferais jusqu’à 16h en me rendant vers tous les points d’intérêt historique de la ville que les photos font apparaître. Mentions spéciales au musée de l’Histoire de la Bulgarie, avec une exposition temporaire sur Vasil Zahariev, un chercheur bulgare en arts graphiques, au parcours national et international passionnant, et à l’intérieur de la mosquée de Sofia.
On récupère son panier à linge, et on ne résiste pas à une sieste de fin d’après-midi, avant de repartir à l’assaut de la capitale bulgare à la recherche des quartiers préférés des locaux, de leurs bars et leurs restaurants. Mission réussie.
Jour#14: Sofia – Edessa. 513km
























Longue journée en perspective, vers le nord de la Grèce, avec de longues portions hors routes programmées pour explorer les immenses zones forestières du sud de la Bulgarie. Ce sera une des plus belles journées du voyage en termes de paysages. Tout d’abord, une heure en plaine puis une montée par une petite route dégradée pour accéder à plus de 2000m à l’impressionnant réservoir d’eau de Belmeken. La descente est magnifique, et quelque peu gâchée par une piqure d’abeille sur la nuque, qui m’aura un peu stressé compte tenu de mon allergie à leurs piqures. Je m’arrête donc une heure, pour tester l’effet d’un « cortisone naturelle sans ordonnance » que mon pharmacien m’avait délivrée avant mon départ. Mon cou a gonflé rapidement, mais uniquement sur le côté droit, sans que, au bout d’une heure, je ne sente la moindre gêne respiratoire. Me voilà donc reparti d’abord sur une longue route à travers de très denses forêts de résineux à la hauteur impressionnante. Puis 60km de chemins forestiers parfois techniques (merci le pneu neuf aux tétines accrocheuses), sans humains, mais beaucoup de rencontres animalières, pour accéder au village de Kovachevitsa, à 1500m. Ce village est reconnu comme un rare musée de l’architecture bâtimentaire de la renaissance bulgare. Bien sûr, on peut y accéder par une route touristique bitumée. Mais pourquoi arriver là par ce revêtement moderne, côté sud, quand on peut y arriver tel un aventurier par le nord, en surplomb, par des sentes plus confidentielles et offrant des échappées plus sauvages? Cherchez pas plus loin, c’est la raison même de mes voyages à moto (et des heures passées en amont à repérer vu du ciel).
C’est la mi-journée, on accède à la frontière grecque au bout d’une heure trente suite à la traversée d’un dernier long col routier bulgare. Nous sommes à une heure de Thessalonique ou de la Mer de Thrace plein sud par l’autoroute. Mais tel n’est pas mon choix. Passé la frontière, cap plein ouest le long de la chaine de montagne de Radomir qui sépare la Bulgarie et Macédoine d’un côté au nord, et la Grèce au sud. On longe toute la réserve naturelle du lac de Kerkini où flamants roses et pélicans côtoient des troupeaux d’impressionnants bovins noirs, dont la couleur contraste avec le vert des abords de cet immense étang.
Encore un centaine de kilomètres alors que le soleil est déjà bien bas, pour rejoindre Edessa, une petite ville à flanc de falaise, percée d’une impressionnante cascade en pleine ville, cascade au-dessus de laquelle je dormirais dans une authentique demeure, non sans préalablement explorer de quelles spécialités se garnissaient les assiettes dans la région.
Jour#15: Edessa – Kalambaka (Meteores). 441km




























Shooté dès tôt le matin à la feta, on poursuit vers l’ouest, pour une journée « grands lacs », vers la montagne de Voras, à plus de 2000m, après avoir remonté toute une longue vallée d’oliviers. Superbe point de vue sur les lacs naturels de Vegorítida et Petron, très proches l’un de l’autre et pourtant de couleurs si distinctes vus de si haut. On poursuit pour se diriger plus à l’ouest encore, là où Macédoine, Grèce et Albanie se rencontrent au milieu de l’eau, dans le lac de Prespa, mon préféré depuis mes premières incursions dans cette région en 2017. Une sorte de mer intérieure, comme l’est son proche voisin le lac d’Ohrid. On explore les abords du lac par des pistes caillouteuses, desquelles on aperçoit des pêcheurs et des petites chapelles troglodytes uniquement accessibles en bateau. L’occasion de gouter encore une fois la truite endémique de ces deux lacs, cuisinée par des restaurateurs pêcheurs, évidemment comme toujours en Grèce, cerné par des chats, mais aussi ici par quelques poules libres en pleine nature. Des touristes par ici ? Très peu. Loin de tout aéroport, en plein centre des balkans, pas d’autoroutes à moins de 200km. Un paradis.
L’accès à ce lac étant un cul-de-sac, on revient sur nos pas, pour ensuite entamer la descente vers le sud. Prochain arrêt: le lac, naturel toujours, de Kastorias Orestiada, et sa presqu’ile sous forme de montagne. On poursuit une centaine de kilomètres à travers des petites routes de moyennes montagnes jusqu’au canyon du fleuve Haliacmon. Là, on prend une chemin rocailleux pour atteindre la falaise qui fait face au beau monastère de Saint-Nikanor. Plus loin vers le sud encore, le monastère, à l’abandon, de l’Annonciation de Panagia Bounasia. On quitte la route pour une quarantaine de kilomètres de chemins de montagnes, variés, entre cailloux et fech-fech piégeux, pour naviguer sur le plateau qui domine lorsqu’on parvient à sa fin les célèbres monastères des Météores, alors que le soleil se rapproche de l’horizon. Tel était le but: parvenir ici au-dessus des pitons rocheux sur lesquels ont été érigés ces monastères, par une voie différente de celle empruntée par les bus de touristes, et à une heure où la fréquentation a largement diminué. Soirée à Kalambaka, la ville en contrebas.
Jour#16: Meteores – Delphes. 345km

























Ce qui importe dans les espaces naturels, c’est la lumière. Alors dès l’aube on repart dans les Météores, pour les apprécier avec une lumière différente de la veille au soir, et avant que ne remontent les dizaines de vans privés d’hôtels transportant les touristes sur la route en corniche qui permet de basculer d’un monastère à l’autre. Puis on s’échappe dans les montagnes du centre de la Grèce. Beaucoup de petites routes étroites et de nombreuses pistes forestières, pendant environ 250km. Peu de villages, mais chacun d’eux est la garantie de trouver la meilleure assiette de côtes d’agneau grillées. Un monastère, perdu au milieu des montagnes. Le monastère de Rentina, visiblement pas ouvert à la visite, mais Sœur « je sais plus comment », adorable, me permettra d’entrer et me guidera jusqu’à la magnifique chapelle, sous le regard des autres sœurs, dont certaines ne semblaient pas convaincues de l’intérêt de ma présence ici, dans ma tenue de motard. Quelques kilomètres plus loin, la plus importante frayeur du voyage – il en faut toujours une -. Alors qu’il est fréquent que des chiens aboient sur votre passage et tentent, par jeu, de vous suivre au plus près des roues, j’ai senti à l’approche de 4 chiens allongés sur le bord d’un chemin, que l’un d’entre eux n’étaient pas dans cet esprit joueur. A son regard et ses crocs, j’ai bien vu qu’il était dans un esprit offensif, alors que les 3 autres, plus petits, n’attendaient que de jouer à faire la course. Ne jamais s’arrêter dans ces cas-là, ou faire un demi-tour. Je poursuis ma route à la même vitesse, environ 40/50km/h, la botte du côté du chien levée vers l’avant et prête à porter un coup sur la tête si nécessaire. Confirmation: le chien était bien dans un esprit offensif. Il a saisi la botte dans sa gueule (voir photo), du 6mm d’épaisseur de cuir, et la tenue un moment avant de voir qu’il serait perdant à se faire trainer dans la poussière. Le coeur palpitant j’ai suivi ma route voyant l’animal tentant de me poursuivre encore. Fut un temps, je m’arrêtais plus loin retrouver mes esprits avec une cigarette. Cela n’a pas changé, seule la cigarette est devenue électronique. Quant à mes bottes, elles garderont longtemps le souvenir de cet épisode.
On poursuit à travers ces pistes et paysages de montagne, jusqu’à ce que, au sommet d’un col, environ à 1200m d’altitude, s’ouvre devant vous un panorama extraordinaire sur le golfe de Corinthe, sous vos pieds (mordus). Une des plus fortes sensations de roulage, après ces forêts denses et ces pics rocheux gris, d’un coup le bleu de la Méditerranée sous vos pieds. On se laisse descendre jusqu’au bord de l’eau, avant de traverser une vaste étendue d’oliviers, et remonter vers l’un des lieux très attendus de ce voyage: le site archéologique de Delphes.
Il n’est que 17h30, le site ferme à 20h. Stationnement de la moto à l’hôtel, douche, ravitaillement en eau, et nous voilà parti pour arpenter l’ensemble du site archéologique durant deux heures, sur des pentes raides, sans aide motorisée cette fois, à la force des mollets. Une claque intertemporelle !! Le temple d’Apollon, l’amphithéatre, le stade. Une claque visuelle !! Ce site suspendu à flanc de montagne, à 600m au-dessus de la Grand Bleu en contrebas. Certes, les collègues se demandent toujours si je serai bien là pour la rentrée. Mais ils oublient qui aura mis le premier les pieds dans un amphi.
Retour à l’hotêl, avec vue sur la baie et les oliviers de la terrasse. Soirée Ouzo et tapenade, toujours ça que le chien me bouffera pas. Des Météores le matin à Apollon le soir, une excellente journée.
Jour#17: Delphes – Apta. 437km





















Une journée sur le thème du bleu. Cap vers l’ouest, alors que nous sommes le plus au sud du périple, le long du golfe de Corinthe. On roule le long de la mer, entre dans de petits villages de pêcheurs, jusqu’à l’impressionnant pont qui permet de connecter les deux rives du golfe au niveau de la ville de Patras. Mais nous préférons poursuivre encore vers l’ouest, la partie sud de la Grèce sera pour un prochain périple. On parvient dans une sorte de Camargue grecque au niveau de l’étonnante ville de Aitoliko, cernée par les eaux, et dont le point culminant doit se situer à 5cm. On retrouve plus loin le paysage montagneux avec une route de corniche durant environ une centaine de kilomètres remontant vers le nord le long de la mer ionienne. Arrêt déjeuner circuit court au port du village de Astakos. Depuis le départ 17 jours plus tôt, une seule baignade, en Croatie. Faute, erreur, à corriger. J’ai repéré en amont du voyage trois ou quatre endroits que j’imagine peu fréquentés. J’en teste un, 3 personnes. Photos et je repars. J’en teste un autre, en empruntant une piste descendante durant trois kilomètres, peu recommandable en voiture ordinaire. Mer turquoise, cailloux blancs, des iles en face (sinon, ça serait pas une baignade en Grèce). Seul (on est déjà le 31 aout). Deux heures de baignade et bronzette.
On repart toujours vers le nord, pour atteindre, au bout de 50km de côte et 50km de terres intérieures, le golf ambracique, sorte de mer intérieure peu profonde, d’une couleur magnifique. Sur sa partie nord, le golfe abrite le parc national de la zone humide de Amvrakikos. Un magnifique zone humide que je parcours par de petites routes et pistes durant une cinquantaine de kilomètres et qui se termine par un village de pêcheur que l’on atteint au bout d’un étroit ruban de bitume de 5 km de long directement bordé des deux côtés par l’eau. Cette zone est un parc dans le parc: la zone zoologique de Salaora. Evidemment, tout était calculé: il fallait arriver là au coucher du soleil. Il ne me reste plus qu’à rebrousser chemin pour atteindre en début de nuit la ville moyenne de Apta, et y gouter à nouveau quelques spécialités grecques (même si contrarié par l’absence de bière grecque dans l’échoppe sélectionnée, compensée par un bon vin local).
Jour#18: Apta – Igoumenitsa. 363km






























Dernier jour en Grèce, un rafiot m’attend au port de Igoumenitsa ce soir à minuit. Cela me laisse le temps de revenir dans les terres montagneuses à la recherche d’échappées paysagères. Même si le port est à l’ouest, je pars vers le nord pour 200km de montagnes, succession de canyons, de vieux ponts génois, de villages perchés, dont un fera l’objet d’un arrêt « dernière truite locale dans le gosier », le tout sur des routes en très mauvais état, souvent parsemés de blocs de roches. Pour tout dire, j’adore. Un arrêt au très beau monastère de Giromeri, avant de parvenir au nord du port de Igoumenitsa, à Sagiada, près de la frontière albanaise. Sagiada est un petit village de pêcheurs faisant face à Corfu. Je m’y pose, me baigne en attendant l’heure du Ouzo et du coucher de soleil, sur la terrasse du pêcheur qui fait office de restaurateur. Une daurade et un rouget commandés, sortis du bateau amaré en face de moi, le soleil se couchant sur Corfu, sirotant mon Ouzo. La Brexiteuse siestant non loin derrière moi sous un palmier, ou un olivier, je ne sais plus. J’ai connu pire contexte.
22h, nuit noire, le port d’embarquement se situe à 25km. Je m’y rends. Une heure allongé à même le sol à regarder 200 camions se faire avaler par le ferry, des douaniers fouillant chaque essieu pour verifier la présence de clandestins. J’avais oublié les tristes réalités du monde.
Jusqu’à ce jour, j’étais toujours parvenu à dormir sur le pont supérieur des ferries. Mais je ne sais pour quelles raisons, je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit, redoutant du coup la fatigue lors de la première étape du sud de l’Italie qui m’attendait.
Jour#19: Brindisi – Pontecagnano. 421km

















Dès 5h30 du matin, en pleine mer, le soleil laisse apparaitre ses premières lueurs orangées sur les crêtes albanaises au loin, alors que l’on se rapproche des côtes italiennes du côté des Pouilles et du port de Brindisi. Débarquement à 9h, enfin, 10h, le temps que le ferry régurgite ces 200 poids lourds. Cap vers l’ouest, au milieu des trulli et masseria des « Puglia », jusqu’à la célèbre ville de Matera. Pas le temps d’aller visiter l’intérieur, au plus près de l’ensemble d’habitats troglodytiques. Mais je parviens à entrer dans les carrières par une piste qui m’amène juste en face, de l’autre côté du canyon, face à la basilique et l’ensemble de cette ville remontant au néolithique. Je découvre même que sous mes pieds, et sous la moto donc, il y a une grotte et une chapelle. Un lieu incroyable.
On poursuit vers le sud, où l’on pénètre dans une zone désertique, sèche, avec des formations géologiques rappelant les Bardenas en Navarre espagnole. Le village de Craco, qualifié de village fantôme, le village de Aliano, comme suspendu en équilibre au dessus de ces formations géologiques (appelées « calanchi » en italien). Une belle découverte !
L’heure tourne, et la fatigue après une nuit blanche commence à se faire ressentir. Je décide de chercher une route plus directe que celle tracée en amont, qui parcourait encore des petites routes de montagne. J’emprunte donc une route nationale, plus reposante, durant 150km, qui me mènera près de Salerno, à Pontecagnano, dans un modeste hôtel très accueillant et peu cher, alors que nous sommes à 15 minutes de la célèbre côte amalfitaine et ses sommets tarifaires. Excellente cuisine italienne à proximité, excellent vin, j’aime l’Italie.
Jour#20: Pontecagnano – Anguillera Sabiaza. 460km
























9 profondes heures de sommeil. Me voilà totalement requinqué ! Si il y a des lieux incontournables en Europe, la côte amalfitaine en est un. Et pourtant c’est une première pour moi. Une fois passé Salerno et son port, on entame cette route côtière en corniche durant une cinquantaine de kilomètre d’ouest en est. Même à moto, et en adoptant le mode de conduite des locaux à 2 roues, il faut compter deux bonnes heures. C’est tortueux à souhait, les paysages sont inimaginablement exceptionnels. Il faut prendre quelques risques à doubler les quelques touristes restants (nous sommes le 3 septembre), sous peine d’y passer la journée. C’est assez indescriptible avec des mots en fait, c’est majestueux architecturalement, géologiquement. Et puis c’est vivant, bruyant, odorant (citron, iode). Si la plaine saison est certainement à éviter, à moins d’accéder à un des villages à bateau, se poser là, et plus bouger, ça se tente hors pleine saison, je ne regrette pas.
On longe ensuite le volcan du Vésuve, avant d’aller obtenir son diplôme de motard napolitain. Pas évident à obtenir, à moins d’oser faire l’inverse de ce que mentionne un code de la route standard. J’ai réussi toutes les épreuves, sauf celle d’écrire des messages whatsapp en conduisant sa moto en sens interdit sans casque. J’étais pas prêt, le niveau était trop haut.
Sorti de Naples, je longe la côte durant une centaine de kilomètres sans intérêt majeur, avant de la quitter pour pénétrer dans les montagnes du parc national de Monti Aurunci, puis d’autres montagnes à l’est de Rome dont ne je connais pas le nom, mais parsemées de très beaux villages, tels Guadagnolo, Casape, et San Gregorio da Sassola.
La nuit est déjà tombée, il me reste 70km pour rejoindre ma chambre avec vue, à Anguillera Sabiaza, au bord d’un magnifique lac – le lac de Bracciano – à une trentaine de kilomètres au nord de Rome. Sur le port, houblons locaux et Spaghetti alle vongole. OK, il n’y pas de palourdes dans un lac d’eau douce volcanique, mais ce plat, c’est ma came, quand j’en vois, j’en veux. Entorse au circuit court.
Jour#21: Anguillera-Sabiaza – Pisa. 442km


































Réveil avec vue. Ce qui pour moi devait être une journée de transition, voire une étape nécessaire pour rentrer au pays, s’est avéré être une belle surprise non anticipée, et une excellente journée de moto. Toujours pas d’autoroute, mais la volonté d’explorer au plus profond les territoires traversés. Première surprise, la découverte de ces 3 lacs naturels successifs (dans l’ordre du sud au nord: Bracciano, Vico, Bolsena), chacun avec ses couleurs et sa végétation autour spécifique. Entre ces lacs, des villages extrêmement intéressants, comme Sutri et son amphithéâtre rupestre, Caprarola et son palazzo Farnese et son couvent Santa Teresa, ou Civita, posé sur son pic au milieu de très belles formations géologiques. deuxième surprise, le sud de la Toscane, du côté des forêts du Mont Amiata, ou plus au nord du côté de Monticiano et de l’abbaye de San Galgano. Troisième surprise, la gastronomie. Loin de Florence ou Sienne, des restaurants authentiques alors que la saison des porcini (cèpes) bat son plein. On termine par un rapide passage à San Gimignano avant de rejoindre Pise, pas trop tard pour investir la ville et ses recoins.
Il est 20h, je peux donc arpenter l’esplanade de la Piazza del Duomo et de la Torre di Pisa relativement sereinement sans être pris par la foule, et à l’heure où le soleil se couche. Puis pénétrer dans le quartier historique, me poser chez le célèbre brasseur Orzo Bruno, avant de rejoindre un très bon restaurant populaire conseillé par ce même brasseur. Je termine par une déambulation nocturne assez tardive, découvrant à plusieurs reprises l’étrangeté de cette tour par dessus les toits de la ville.
Jour#22: Pisa – Vintimiglia. 404km
























Petit déjeuner vue partielle sur tour (certains hôteliers ne trichent pas sur leur annonce). On démarre en longeant la côte, avec un premier objectif, lot de consolation de mon retour blessé d’Albanie deux ans auparavant : les carrières de marbre de Carrara. Des carrières de marbre blanc abruptes, à flanc de montagnes surplombant la côte, ou Michelangelo trouvait sa matière première, tout certainement comme Bernard Arnault la trouve encore aujourd’hui pour sa salle de bain. Un ballet de camion à travers d’étroits tunnels, des routes très pentues pour accéder au sommet des carrières. Evidemment, peu regardant des panneaux, on m’a poliment demandé de rebrousser chemin plus bas, car j’étais sur des voies d’accès non autorisées. Peu importe, c’était tout simplement un grand moment.
On poursuit jusqu’à La Spieza, pour arpenter Cinqueterre durant deux heures d’étroites routes de corniche, ouvrant des vues sur les célèbres villages en contrebas, en partie dans une brume maritime, en partie dans de beaux dégradés de bleus. Ce n’est pas la première fois que je passe par ici, mais je découvre pour la première fois une production viticole sur des pentes impressionnantes, les vignes étant équipées de crémaillères pour remonter la vendage sur la route. Etonnant.
Je quitte Cinqueterre et rejoins, pour la première fois de tout le voyage, une autoroute. Cette incroyable autoroute jour/nuit/tunnels/viaducs/vent/pas vent, épuisante à moto, et qui longe toute la côte ligurienne. Cela dure deux ou trois heures jusqu’à Vintimiglia, où je décide d’upgrader mon hôtel, pour bénéficier d’une plage privée accessible par un sentier bordé de murets, avec vue sur les montagnes, et d’un restaurant les pieds dans l’eau, histoire de célébrer la fin approchante du voyage avec un combo spritz/burrata
Jour#23: Vintimiglia – Rabastens. 684km














Petit déjeuner avec vue. Beaucoup de kilomètres à parcourir aujourd’hui, car il y urgence à rentrer si l’on veut être présent dans des amphis modernes, et non rupestres, lundi matin. Je traverse la frontière sur la route côtière qui mène à Menton, avant de prendre la route de la grande corniche qui surplombe Monaco. Il était important pour moi, après avoir côtoyé les dorures, les signes d’opulence, et pourtant aussi la pingrerie des villageois roumains et bulgares, d’approcher sans la toucher la misère et pourtant aussi la générosité des exilés fiscaux monégasques. J’en faisais un principe de conscience et de justice.
Je contourne Nice par l’autoroute avant d’aller arpenter la route côtière du massif de l’Esterel, envahie aussi de cabanes de miséreux. Retour sur l’autoroute vers Fréjus, ville de mes rêves, jusqu’à Arles, où je décide d’aller déjeuner en Camargue, puis traverser le petit Rhone par le bac du Sauvage, après avoir côtoyé sa source 3 semaines plus tôt, traverser les marées salins et rejoindre Montpellier. Encore 300km d’autoroutes lancinantes avant d’arriver à bon port retrouver mon domicile et son résident à poils blancs.
Au final, cela aura été mon plus long voyage réalisé à ce jour. 9850km, 23 jours, 450 litres de sans plomb, 40 litres d’eau, 15 de bière. Je précise bien « à ce jour », car le prochain trotte déjà dans ma tête… Un indice: il devrait y avoir des montgolfières.